La Panthère noire est le parfait reflet de son propriétaire, Tom Lortie. L’accueil y est convivial et sans prétention, à l’image du québécois. Loin des vitrines tape-à-l’œil et des usines à tatouer, l’artiste de 39 ans vous reçoit dans son sanctuaire intimiste, soigneusement décoré, où transparaît son goût certain pour les arts visuels. Installé à Limoilou, cet inconditionnel du traditionnel en offre une version modernisée aux couleurs vibrantes. Avec la Panthère noire, Tom impose par sa griffe unique, sans céder aux sirènes de la mode.
L’oncle Patrick
Tom Lortie naît en 1986 à Stoneham-et-Tewkesbury, aux abords du parc national de la Jacques Cartier. Dans ce décor sauvage, au nord de Québec, il grandit à l’abri de l’agitation urbaine. Contrairement à la plupart de ses camarades, il ne rêve pas de devenir champion de hockey sur glace, le sport national. Il préfère plutôt les activités individuelles, telles que le skateboard, le snowboard et le vélo. Ces pratiques lui procurent un sentiment de bien-être et de tranquillité. Le dessin devient rapidement son refuge, un espace personnel où son imagination s’épanouit en toute liberté. Et le tatouage ? À Tewkesbury, son voisin s’appelle Patrick McGrath et c’est le frère de son père. Le gamin garde un vif souvenir des bras encrés de son oncle, dont un dragon japonais : « Je me suis dit : wow, je veux la même chose ! ».
Dans sa famille, personne n’est tatoué, « à l’époque, c’était quand même très mal vu. » Cela l’intrigue d’autant plus. Les tatouages de Patrick sont comme des médailles d’honneur sur la poitrine d’un vétéran. Ils témoignent de ses aventures passées. L’homme a effectivement servi en Corée et, lors de ses permissions, il s’est fait encrer au Japon. Le québécois se souvient : « Il a même dû y être soigné, car il avait contracté un virus qui avait infecté son bras. » Patrick arbore également des motifs traditionnels piqués au Canada. C’est un déclic. Tom a trouvé sa vocation, celle d’orner les corps de ses dessins. Quand il annonce cette décision à son père, la réponse tombe tranchante comme un couperet : « Ce n’est pas bien, mon fils. Tu n’auras pas de boulot. » Et pour cause.
Le tatouage à Québec
Comme en France, le tatouage a mis du temps à s’étendre dans la province de Québec. Tom Lortie cite une figure emblématique : Tony d’Anessa. En 1961, touché de plein fouet par l’interdiction du tatouage à New York, il exerce un temps dans la clandestinité. Puis, il quitte la grosse pomme et ouvre en 1976, le Pointe-Saint-Charles Tattoo (P.S.C.) à Montréal. Pour Tom, ce pionnier représente l’essence même du métier : « Tony avait une énergie brute et un profond respect pour son art. C’est le genre d’artistes qui te rappellent pourquoi tu fais ce travail. » Le P.S.C. s’impose rapidement comme une adresse incontournable, fréquentée par de futurs grands noms du tatouage, tels que Dave Knight, spécialiste du néo-trad, ou Dave Cummings, connu pour sa relecture contemporaine du style japonais.
À Québec City, l’art de l’encre se fait tout aussi discret. Tom se souvient : « En 1963, Bruce Bodkin — chez qui j’ai fait une partie de mon apprentissage — a été l’un des premiers tatoueurs de la ville. Dans les années 1970, un autre salon, le Chain Block Tattoo, a ouvert sur le chemin de la Canardière. Le gars travaillait principalement avec une clientèle de motards. » Dès l’adolescence, il cultive sa passion de l’encre en lisant la presse spécialisée venue de l’étranger — Tattoo, Flash Tattoo, et même le français Tatouage Magazine. En feuilletant les revues américaines, il découvre le matériel de Spaulding & Rogers et rêve de s’offrir un kit par correspondance. Au début d’Internet, les réseaux sociaux et les tutoriels YouTube n’existaient pas encore. La porte d’entrée dans le milieu demeurait le classique apprentissage avec un professionnel.
Le piercing : un tremplin
Tom est déterminé à devenir tatoueur et quitte le lycée en 2003 pour s’installer dans le centre-ville. Il espère y trouver un apprentissage, mais la ville ne compte que cinq studios. Au début, le jeune homme fréquente Doc Tattoo comme client. C’est là, rue Saint-Joseph, qu’il rencontre l’un de ses mentors, Bruce Bodkin. Ce dernier se fait tatouer un motif traditionnel sur la jambe par Bert Smallwood. Signe du destin ? Tom y décroche son premier emploi — non pas comme tatoueur, mais comme perceur. « C’était la porte d’entrée facile. Je faisais avant tout le ménage, la stérilisation, et les piercings. Pas la grosse affaire », confie-t-il. Cette période est pourtant essentielle : le perceur met de l’argent de côté pour acheter ses premières machines, tout en assurant ses besoins quotidiens avant de pouvoir vivre entièrement du tatouage.
Vers 2005, le perceur quitte Doc Tattoo pour rejoindre Le Dermographe, un shop de banlieue. Deux ans plus tard, le propriétaire décide de mettre fin à ses activités pour reprendre ses études. C’est à ce moment que Tom achète ses premières machines : deux de la marque québécoise renommée Max Machines, ainsi qu’une Micky Sharpz. Le jeune homme peut enfin réaliser son rêve. Il s’apprête à manier le dermographe, mais il réalise rapidement que les débuts sont tout sauf faciles. « Mes premiers tattoos, j’étais surexcité », se souvient-il. Sur lui-même, une petite tête de mort — « franchement ratée ». Le lendemain, il tatoue son colocataire Blue, en écrivant son surnom dans la nuque. « Ce fut une véritable catastrophe. J’ai mis 1 h 40 pour un lettrage qui me prendrait aujourd’hui à peine 20 minutes. Je me sentais découragé. Ce n’était pas aussi simple que je l’avais imaginé. »
Tatouage Celtic
La carrière de Tom prend un tournant décisif lorsqu’il est embauché comme perceur chez Tatouage Celtic, où officie Bruce Bodkin. En 1963, cette figure emblématique du tatouage au Québec compte parmi les premiers tatoueurs actifs de la ville. Comme Tom, Bruce nourrit le désir d’acquérir un kit de tatouage après avoir vu une publicité dans un magazine, en l'occurrence, celle de Milton Zeis en 1962. Il convainc alors son père de lui acheter du matériel. Puis, il s’adonne à la pratique du tatouage pendant son temps libre, tout en perfectionnant ses compétences en dessin. La même année, il rencontre Sailor Joe Simmons qui lui fait un tatouage à l’avant-bras pour 3 $. Lorsque Bruce lui demande si le métier est difficile, Simmons lui répond que la maîtrise du dessin demeure essentielle.
Chez Tatouage Celtic, Bruce Bodkin prend Tom sous son aile. Ce pionnier de la scène québécoise le guide avec ses conseils et ses explications techniques. Mieux encore, il lui permet de tatouer ses proches durant les heures de fermeture de la boutique. Le jeune homme apprend à manier le dermographe sur la peau de sa copine, de ses amis, et même de sa mère — d’abord une marguerite à la cheville, puis une fleur de lotus à la nuque. Dans son 5 ½ [un appartement de trois chambres et une salle de bain] à Limoilou, il aménage un espace dédié au tatouage. Cependant, sa clientèle reste limitée à son cercle d’amis. Le Québécois se souvient : « Quand tu voyais quelqu’un avec beaucoup de tatouages, une manchette ou une jambe entière, c’était soit un tatoueur, soit un musicien d’un groupe. »
Du new school au tribal
Au début des années 2000, le new school coloré règne en maître avec des influences allant du comics au graffiti. Ce style réinvente la technique du tatouage, combinant une maîtrise des volumes, des perspectives saisissantes et des couleurs ultra pétantes. En 2009, Tom rejoint D-Markation, l’atelier de Jay Marceau. Cette expérience se révèle déterminante dans son apprentissage, comme il l’exprime lui-même : « Jay m’a incité à explorer l’ensemble des styles, des techniques et les différents matériels. » Le jeune tatoueur apprend à piquer tous les classiques, à l’exception du réalisme : lettrage, tribal, composition florale… tout y passe. Ce perfectionniste note avec enthousiasme : « Lorsqu’il est exécuté avec soin, avec de belles courbes et un remplissage impeccable, le tribal, c’est incroyable. » Cette maîtrise est primordiale et, surtout, c’est la meilleure des écoles ! En effet, Tom connaît une évolution significative, tant sur le plan artistique que personnel. Il gagne en assurance et affine sa vision du métier.
Chez D-Markation, pas de tatouages standardisés à la Cherry Creek : ici, tout est dessiné à la main. Tom se souvient : « On était une dizaine. Chacun apportait sa vision. » Lui s’oriente vers le tatouage traditionnel américain, qu’il revisite à sa façon : « C’était le règne des couleurs vives et du cartoon. Moi, je voulais piquer du trad, parce que ça vieillit bien et ça raconte quelque chose. » Le jeune tatoueur a su développer une approche personnelle du style, mêlant une palette de couleurs minutieusement choisies à une relecture audacieuse des grands classiques.
Aujourd’hui, Tom affirme pleinement son identité graphique, dans la continuité des artistes qui l’inspirent le plus — Chad Koeplinger, Jeff Ensminger, Todd Noble, Ichibay, Honkey Kong, Filip Leu ou encore Marc Nava. Collectionneur, il puise aussi son inspiration dans les disques, les livres et les antiquités qu’il achète ou chine avec passion. Artiste touche à tout, il s’exprime également à travers la peinture — aquarelle ou acrylique — et la photographie. Cette diversité nourrit son regard et lui permet de cultiver une signature visuelle singulière, reconnaissable entre toutes, qui lui vaut une clientèle fidèle.
La Panthère noire
En 2016, Tom franchit une nouvelle étape importante. Fruit de longues années de travail et d’économies, il ouvre La Panthère noire. La clientèle vient principalement dans ce street shop par le bouche-à-oreille ou via Instagram. Dans cet espace qu’il a voulu convivial, il alterne les petites pièces spontanées et les grands motifs réfléchis. Professionnel attentif, il aborde chaque projet avec bienveillance et exigence, y compris ceux qui s’éloignent de ses styles de prédilection. Conscient des attentes de la clientèle autant que de la portée indélébile de son art, il consacre à son métier des journées denses. Il commence tous les jours à 8 h du matin et poursuit sa journée de travail chez lui, en dessinant de 21 h à 22 h. Le secret de sa longévité, c’est cette force de travail et cette ténacité. Le tatoueur le confirme : « Ça n’a pas toujours été facile. Il y a des gens comme ma mère, comme certains amis proches qui m’ont vu travailler. Je te dirais que j’en retire un sentiment de fierté, parce que j’ai réussi à faire ce que beaucoup ne feront jamais. »
Le savoir-faire de Tom s’étend bien au-delà de la seule dimension créative. En véritable technicien, il maîtrise tous les aspects de son art, des encres aux machines. Parmi ses modèles favoris, on retrouve des signatures emblématiques comme Dan Kubin Rotary, Shagbuilt, Bruno Kea, Randy Randerson, Lucien Capsman, Jimmy Whitlock, Jesse Young, Alex Harpin, Toby Reece, Lucas Ford ou Inkmachines, etc. Ce geek assumé explique : « Ce que j’aime : comprendre ce que fait la machine. Pourquoi est-elle meilleure qu’une autre ? Quel est son impact sur la guérison ? »
Outre la mécanique, le tatoueur possède le recul d’expérience nécessaire sur le vieillissement des pigments. Sponsorisé par Fantasia depuis 2019, il a ainsi pu expérimenter de nombreuses encres — Chroma, Panthera Ink, Eternal, Waverly — qu’il considère comme ses favorites. Au fil des années, sa palette s’est réduite entre six et dix couleurs, du jaune doré au rouge vibrant, du vert émeraude au jungle green, du gris opaque, avec une touche subtile de blue light Dermaglo.
Pour la vie
Entre 2010 et 2020, Québec city a connu un véritable boom du tatouage, aujourd’hui en net recul. Tom constate : « C’est comme en France : on voit fleurir des studios, des street shops, des salons privés, principalement autour du tatouage minimaliste. Certains le font bien, avec des lignes propres et un vrai sens de l’esthétique. » Les différentes évolutions du métier ont néanmoins favorisé l’émergence d’une scène québécoise à la fois riche et diversifiée, à laquelle le tatoueur est fier d’appartenir. D’ailleurs, il n’hésite pas à valoriser le travail de ses collègues : « Je pense à ceux qui ont su se bâtir une solide réputation au fil des années, comme Jay Marceau, avec qui j’ai longtemps collaboré. Il y a aussi la boutique Saint-Paul Tattoo, avec Marianne Savard, Max Lemieux Beaulieu et Pierre Denux, ou encore La Griffe du Monstre menée par Jean-Rock Valiquette. Parmi la relève, je mentionnerais Charles Charron-Pelletier et Émile Tranquille. »
Et l’avenir ? Quand je lui demande où il se projette dans dix ans, Tom répond : « J’espère tatouer tant que mon corps me le permettra. » Dans un univers en perpétuelle mutation, il poursuit son parcours jour après jour, animé par la même énergie, rigueur et passion, transformant son métier en un véritable style de vie.
Nous remercions l’autrice de ce reportage, Alexandra Bay — photographe, autrice et chercheuse en culture du tatouage, qui documente et raconte depuis 1995 les histoires de celles et ceux qui se consacrent à cet art.
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