Temauri Jouot est un tatoueur français distingué aux racines polynésiennes, dont le travail a été reconnu à travers l'Europe et au-delà. Avec un profond respect pour les origines culturelles de son art, Temauri mélange harmonieusement tradition et éléments contemporains, créant des tatouages saisissants et significatifs qui résonnent profondément avec ses clients. Dans cette interview exclusive, il partage des aperçus de son parcours, de son processus créatif et de son dévouement à préserver le riche héritage de l'art du tatouage polynésien.
Pourriez-vous nous parler de votre parcours dans le monde du tatouage ? Qu'est-ce qui vous a inspiré à devenir tatoueur ?
- Je crois qu'à un moment donné de notre vie, nous ressentons tous le besoin de nous renouveler. Quand j'étais plus jeune, les enfants se moquaient de moi à l'école, m'appelant « le Chinois » à cause de mes yeux bridés. Pendant longtemps, je me suis éloigné de mes origines. Ce n'est que plus tard que j'ai ressenti le besoin de me reconnecter. J'ai commencé à me faire tatouer, puis j'ai appris à sculpter, et c'est là que j'ai réalisé que je pouvais aussi tatouer.

Ayant grandi en France avec des racines polynésiennes, comment votre héritage culturel a-t-il influencé votre décision de vous lancer dans le tatouage ?
- Je crois sincèrement que les Polynésiens sont naturellement doués de leurs mains, c'est dans nos gènes. Comme l'école n'était pas faite pour moi, je me suis rapidement tourné vers la construction, où j'ai travaillé comme carreleur, puis comme chef de chantier pendant de nombreuses années. Des années plus tard, j'ai eu mes premiers tatouages et j'ai porté une attention particulière au processus. J'ai commencé par sculpter des statues Tiki en pierre et j'ai finalement découvert le Tatau. J'ai tout de suite su que c'était fait pour moi et que je m'y épanouirais.
Vous êtes spécialisé dans divers styles de tatouage polynésien, notamment le Patutiki, le polynésien moderne, le samoan et le maori. Comment avez-vous maîtrisé ces styles diversifiés ?
- Tout se résume à l'observation. L'art polynésien est une tradition transmise de génération en génération, et chaque artiste a été inspiré par d'autres en chemin. Je me suis inspiré de nombreux artistes talentueux, chacun avec son propre style unique, ce qui a contribué à façonner mon parcours. J'ai tellement appris simplement en observant, que ce soit lors de mes voyages, dans les conventions ou en travaillant comme artiste invité. Chaque expérience a ajouté une nouvelle couche à ma compréhension et à mon appréciation de ces styles incroyables.

Vos tatouages sont créés à main levée directement sur la peau. Pourriez-vous nous en dire plus sur cette technique et sa signification dans la culture polynésienne ?
- C'est l'essence même du tatouage polynésien. Le Tatau épouse parfaitement les courbes du corps. Que quelqu'un ait des formes plus rondes ou une musculature bien définie, le dessin s'aligne harmonieusement avec les lignes de son corps. Avec un pochoir, il est impossible d'obtenir les bonnes proportions. Chaque corps est différent. Par exemple, chez certaines personnes, on peut s'arrêter à la partie arrondie de l'épaule, mais chez d'autres, il faut inclure une partie du trapèze pour éviter de « casser » la ligne de l'épaule.
D'un point de vue esthétique, tout est question de proportions. Mais spirituellement, je dessine toujours en fonction de l'émotion du moment. Je ne peux pas savoir à l'avance quels motifs j'utiliserai, donc la création n'a lieu que le jour de la séance. C'est pourquoi il est essentiel de connaître le plus de motifs possible et de s'entraîner beaucoup sur papier. Au début de ma carrière, c'est tout ce que je faisais : dessiner pendant mon temps libre.

Vous avez remporté de nombreux prix lors de grandes conventions de tatouage à travers l'Europe, dont la première place à la plus grande convention de France à Deauville en 2022. Quel a été l'impact de ces distinctions sur votre carrière ?
- Bien sûr, gagner un prix lors d'une convention est toujours une grande satisfaction, mais quand c'est lors d'une convention de renommée mondiale, cela a encore plus d'impact. La fierté est immense. Cela nous positionne parmi nos pairs, nous permet de nous démarquer et nous aide à être reconnus.
Pourriez-vous partager vos expériences de participation à des conventions internationales de tatouage et ce que vous en avez appris ?
- C'est une expérience extraordinaire. Je dis toujours que c'est l'occasion de mesurer sa valeur. Ce n'est que lors des grandes conventions que l'on peut vraiment prendre du recul et voir où l'on se situe par rapport aux autres. La communauté polynésienne est petite, et il est facile de se retrouver en bas de l'échelle. C'est ce qui me motive. Je n'ai pas toujours gagné de prix, mais quand ce n'est pas le cas, cela me motive encore plus pour la prochaine fois. Par exemple, à Deauville, avec Moana Toa, Matatini et Steve Tivetattoo Artist, c'est toujours une "bonne guerre". Nous avons beaucoup de respect les uns pour les autres, mais soyons honnêtes, nous voulons tous être les premiers ! (rires)

Au Deauville Tattoo Festival 2023, vous avez obtenu la troisième place dans la catégorie Meilleur Grand Polynésien. Quels défis uniques rencontrez-vous lors de la création de tatouages polynésiens à grande échelle, et comment abordez-vous ces projets complexes ?
- La création de tatouages polynésiens à grande échelle présente un ensemble unique de défis qui exigent une planification et une exécution méticuleuses. Ces motifs complexes nécessitent une compréhension approfondie du symbolisme polynésien et la capacité d'intégrer harmonieusement des motifs complexes aux contours naturels du corps. Mon approche implique une collaboration approfondie avec les clients pour garantir que le design raconte non seulement une histoire significative, mais respecte également les traditions culturelles. Le processus exige une concentration et une endurance exceptionnelles de la part de l'artiste et du client, faisant de chaque pièce un véritable témoignage de la profondeur et de la complexité de cette forme d'art.

Vous avez réalisé un exploit remarquable en remportant la première place dans la catégorie Tribal/Maori à l'UrbanLand Tattoo Expo Roma pendant trois années consécutives (2019-2021). Comment cette expérience à l'une des plus grandes conventions de tatouage d'Europe a-t-elle façonné votre carrière ?
- L'UrbanLand Tattoo Expo Roma a été une expérience exaltante qui a considérablement influencé ma trajectoire de carrière. L'ampleur du talent et de la créativité lors de cette convention renommée était impressionnante. Obtenir la première place dans la catégorie Tribal/Maori pendant trois années consécutives a été une réalisation incroyable qui a non seulement renforcé ma confiance, mais a également consolidé ma réputation au sein de la communauté européenne du tatouage.
Votre style de tatouage polynésien a été acclamé, notamment en recevant les plus hautes distinctions lors d'événements prestigieux tels que le Deauville Tattoo Festival et le Salon du Tatouage Clermont Ferrand. Quel impact cette reconnaissance a-t-elle sur votre parcours artistique ?
- Recevoir une reconnaissance aussi estimée pour mon travail dans le tatouage polynésien est vraiment une leçon d'humilité. Ces distinctions sont une puissante affirmation des innombrables heures que j'ai consacrées à perfectionner mon art. Elles célèbrent non seulement la beauté complexe de l'art du tatouage polynésien, mais alimentent également ma passion pour évoluer continuellement et repousser les limites de cette forme d'art traditionnelle.

Votre parrainage par Must Tattoo Skin Care, une entreprise connue pour collaborer avec des tatoueurs d'élite, est remarquable. Pouvez-vous nous dire comment ce partenariat s'est développé et ce que signifie pour vous faire partie de leur "Must Family" ?
- Rejoindre la famille Must Tattoo Skin Care a marqué une étape importante dans mon parcours professionnel. Ce parrainage témoigne de la qualité de mon travail et m'aligne avec une marque qui privilégie l'excellence dans l'art du tatouage et les soins post-tatouage. Faire partie de la "Famille Must" me fournit non seulement des produits de premier ordre pour mes clients, mais me connecte également à un réseau d'artistes respectés, favorisant la croissance et la collaboration au sein de l'industrie.
Que recherchez-vous dans un parrainage et comment choisissez-vous les marques avec lesquelles collaborer ?
- En fait, c'est Must qui est venu à moi. Avant cela, je n'y avais pas vraiment réfléchi. J'ai toujours acheté mon propre équipement et, au fil du temps, j'ai sélectionné ce qui me convenait le mieux : les aiguilles KWADRON, les machines FK Irons et l'encre ECLIPSE. Si ces trois marques devaient me sponsoriser, je serais honnêtement la personne la plus heureuse du monde. Parfois, je leur envoie des messages ou les tague sur les réseaux sociaux, mais honnêtement, je ne sais pas vraiment comment les aborder.

Les tatouages polynésiens portent des significations culturelles profondes. Comment vous assurez-vous que chaque motif reflète le parcours personnel et l'histoire de vos clients ?
- Il faut connaître les motifs. Imaginez vouloir écrire un livre mais ne connaître qu'un vocabulaire limité : vous seriez restreint dans votre narration. C'est la même chose pour moi. Chaque motif a une signification spécifique, à la fois individuellement et en combinaison avec d'autres. Lorsqu'un motif est placé à côté d'un autre, il peut prendre une signification encore plus puissante.
Pouvez-vous décrire le processus de consultation avec un client pour créer un tatouage personnalisé qui honore les traditions polynésiennes ?
- Mon approche est simple : je laisse la créativité opérer le jour de la séance. Lorsque le client me contacte, nous définissons le projet, comme la zone souhaitée (par exemple, une épaule) et le style préféré (par exemple, patutiki). C'est tout ce dont j'ai besoin pour fixer un rendez-vous et fournir un devis. Le jour de la séance, nous commençons par un café. Lentement, je me fais une idée de la personne : elle est mariée, elle a deux enfants… J'observe et je capture ses émotions du moment. C'est là que tout commence à prendre forme dans mon esprit. Je sais exactement quels motifs utiliser, ceux qui reflètent l'histoire de vie et la personnalité du client.

Quels défis avez-vous rencontrés en tant que tatoueur polynésien en Europe, et comment les avez-vous surmontés ?
- Tout mon parcours de tatoueur a été un défi. Mon premier grand défi a été de me lancer seul dans cette aventure, d'apprendre tout par moi-même. Récemment, ma femme a fait une publication sur Facebook montrant une photo par an, à partir de 2015. Il est clair que je n'ai pas commencé ou eu les mêmes opportunités que mes apprentis (les personnes que j'ai formées), mais cela a aidé tout le monde à voir le chemin parcouru. Je n'ai pas eu la chance d'être formé par qui que ce soit, et j'ai fait beaucoup d'erreurs seul. Mais c'est ce qui m'a donné la motivation de m'améliorer et de me dépasser constamment. J'ai un esprit de compétition, et cela me pousse à viser plus haut. Mon prochain défi est de me faire connaître dans le monde entier, en commençant par les États-Unis. Je veux partager ma culture autant que possible.

Comment restez-vous informé des tendances évolutives de l'industrie du tatouage tout en préservant les formes d'art traditionnelles polynésiennes ?
- Il ne faut pas s'isoler. Avoir son propre salon, c'est bien, mais il ne faut pas rester enfermé entre ces quatre murs. Le monde du tatouage, quel que soit le style, est en constante évolution, et il faut rester à jour. C'est pourquoi, même après toutes ces années, je continue de participer à des guest spots, des conventions et de rester observateur.
Vous avez été présenté dans divers médias, notamment un reportage de France 3. Comment utilisez-vous l'exposition médiatique pour éduquer le public sur l'art du tatouage polynésien ?
- Je suis extrêmement heureux d'avoir été interviewé par France 3. Ce fut un honneur. Le lien est sur mon site web et Facebook, mais je n'en parle pas beaucoup. J'essaie de maintenir mes réseaux sociaux dynamiques en partageant des expériences récentes, et je ne veux pas utiliser cette interview pour me vanter d'une célébrité quelconque. Je dis toujours qu'il y en a assez pour tout le monde. Mes clients me choisissent pour mon travail, et c'est ce qui compte le plus.

Proposez-vous des ateliers ou des apprentissages pour les aspirants tatoueurs intéressés par l'apprentissage des styles polynésiens ?
- De 2019 à 2024, j'ai formé quatre personnes, mais pour l'instant, je fais une pause. Cela demande beaucoup de temps et d'énergie. Cependant, je suis toujours prêt à répondre aux questions et à donner des conseils du mieux que je peux.
Comment envisagez-vous l'évolution de l'art du tatouage polynésien dans la communauté mondiale du tatouage ?
- À mon avis, le tatouage polynésien n'est toujours pas pleinement apprécié aujourd'hui. J'aimerais que les gens comprennent le travail et les connaissances qui le sous-tendent, en particulier la puissance de sa signification. Mais surtout, je veux qu'il reste authentique et ne tombe pas dans une tendance qui pourrait diluer son essence avec le temps.

Quelle a été l'expérience la plus gratifiante de votre carrière de tatoueur jusqu'à présent ?
- L'expérience la plus enrichissante est ma carrière de tatoueur. La joie vient du partage de moments avec mes frères polynésiens lors de guest spots ou de conventions. Nous sommes dispersés partout dans le monde, mais ces occasions nous rassemblent. Le mana (énergie) est puissant, nous unissant et faisant de nous une famille.
Si vous pouviez donner un conseil à quelqu'un qui envisage son premier tatouage, en particulier un motif polynésien, quel serait-il ?
- Si le tatoueur n'est pas moi, je conseillerais de s'assurer qu'il est polynésien ou, à tout le moins, profondément familier avec la culture et les motifs. De cette façon, la création sera unique et dessinée à la main pour refléter l'histoire de vie du client.






