Pavel Gusarov a commencé à tatouer en 2010, a assemblé sa première machine à partir d'un moteur de lecteur de CD/DVD et s'est immédiatement attaqué à sa propre main. Depuis, il est passé par le néo-traditionnel, le style japonais et l'ornemental, jusqu'à ce qu'en 2020, il s'arrête sur le blackwork graphique et l'esthétique scythe. Il travaille actuellement à Saint-Pétersbourg, Moscou et Berlin.
Ses œuvres sont reconnaissables au premier coup d'œil : noir dense, contraste saisissant, des animaux (tigres, panthères, sangliers) figés dans cette dynamique tendue que l'on voit sur les plaques d'or des kourganes. La forme est ici primordiale. Le corps n'est pas une toile, mais fait partie intégrante de la composition.

Dans cette interview, Pavel explique comment son langage est construit, d'où vient l'animal scythe dans le tatouage moderne, comment le dialogue avec le client est établi et pourquoi le vide dans le tatouage fonctionne au même titre que la forme.
Pavel, raconte-nous comment ton parcours dans l'industrie du tatouage a débuté en 2010.
Je suis arrivé au tatouage non pas par mode ou par romantisme. C'était plutôt un instinct, le désir de laisser une trace, de travailler avec le corps comme un support vivant de sens.

Je ne savais rien des tatouages et je n'avais personne à qui demander, alors j'ai assemblé moi-même une machine à partir d'un moteur de lecteur de CD/DVD selon un vieux livre d'auto-apprentissage et je me suis tatoué le bras gauche jusqu'au coude.
J'ai appris le métier par la pratique, l'observation et l'expérimentation. À l'époque, le tatouage était moins un « produit » et plus un artisanat, et cela m'a tout de suite interpellé.

Tu as travaillé dans le néo-traditionnel, le style japonais, l'ornemental. Qu'est-ce qui t'a poussé à abandonner les formes complexes au profit d'un style concis et exclusivement noir ?
L'excès. À un moment donné, j'ai réalisé que la complexité pour la complexité ne m'intéressait plus. La couleur, la décoration, la surcharge, tout cela détournait de l'essentiel.
« Si la forme fonctionne en noir, sans béquilles, alors il y a de la vie en elle. »
Je voulais de la clarté. La couleur noire et la simplification de la forme, c'est une conversation honnête. Si la forme fonctionne en noir, sans béquilles, alors il y a de la vie en elle. C'est à la fois graphique et illustratif.
Depuis 2020, tu développes le « style animalier scythe ». Pourquoi celui-ci en particulier ? Qu'est-ce qui t'a attiré, visuellement ou philosophiquement ?
Parce qu'il n'est pas inventé. Il est né de la terre, de la guerre, de la mort et des croyances. Il n'y a pas de tentative de plaire, seulement de la force et du rythme.

Visuellement, il est dur, net, honnête. Philosophiquement, il s'agit du cycle, du prédateur et de la proie, de l'équilibre. En 2020, je traversais moi-même une reconstruction interne, et ce langage était en phase avec mon état d'esprit.
Dis-nous en plus sur ce qu'est le « style animalier scythe » pour toi. À quel point t'y es-tu plongé, est-ce seulement une esthétique ou y a-t-il aussi une couche culturelle et historique ?
J'ai beaucoup travaillé avec l'archéologie, la forme des artefacts, les textes et la logique interne des déformations. Mais ma tâche n'est pas de reconstruire le passé. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas la précision muséale, mais l'esprit de ce langage.

C'est un dialogue avec une forme ancienne, transposée sur un corps moderne. L'esthétique n'est ici qu'un point d'entrée, derrière lequel se trouve toujours un sens.
Tu as beaucoup d'animaux dans ton portfolio, des tigres, des panthères, des sangliers. Pourquoi sont-ils devenus la base de ton langage ? Qu'exprimes-tu à travers eux ?
Parce que l'animal est extrêmement honnête. Il n'y a pas de moralisation en lui, seulement l'essence et la fonction. Ce sont des archétypes de force, de rage, de survie, de solitude. À travers l'image de l'animal, je ne parle pas de l'aspect extérieur d'une personne, mais de son état intérieur. Il ne s'agit pas de "beau" ou de "mignon", il s'agit d'un totem personnel.
Tu adaptes l'esthétique scythe aux mythologies modernes, aux dragons, aux créatures imaginaires. Comment trouves-tu l'équilibre entre l'archétype et la modernité ?
Je ne copie pas, je traduis. L'archétype reste, la forme change. Les mythes modernes, les dragons, les créatures imaginaires, ce sont les mêmes peurs et forces anciennes, juste sous une nouvelle enveloppe. L'équilibre se trouve dans le respect de la source originale et le courage d'être non canonique.
Tu travailles avec le contraste et la simplification de la forme. Quelles techniques et quels matériaux t'aident à obtenir la qualité et la "profondeur" désirées ?
La base de mon travail est une ligne claire, un noir dense et un contraste bien construit. Je choisis délibérément des outils simples et fiables et j'évite les astuces visuelles : il est important pour moi que le tatouage tienne grâce à sa forme, et non par ses effets.
“Le vide ici fonctionne à égalité avec la forme, il donne du souffle, renforce la tension et permet à l'image de "vivre" sur le corps, et non de simplement s'y apposer.”
La profondeur de mes œuvres n'est pas créée par des dégradés et un volume illusoire, mais par le rythme, les pauses et un équilibre précis entre les masses de noir et l'espace négatif. Le vide ici fonctionne à égalité avec la forme, il donne du souffle, renforce la tension et permet à l'image de "vivre" sur le corps, et non de simplement s'y apposer.
Tu as dit un jour que la forme du tatouage est primordiale, et que le fond est le corps. Comment construis-tu les compositions pour qu'elles "vivent" avec l'anatomie du client ?
Je ne perçois pas le corps comme une toile plate. Il est vivant et volumineux, avec sa propre logique et son propre caractère. Lorsque je travaille, je prends en compte la manière dont la forme interagit avec le corps, comment elle s'intègre et commence à "respirer".

La composition ne doit pas reposer sur la peau, elle doit en faire partie intégrante. Il est important que le tatouage vive avec la personne, change de caractère avec le temps, mais ne perde pas sa force. Une forme forte mûrit avec le corps et en devient un prolongement.
Où puises-tu ton inspiration pour le placement et le rythme des motifs ? Est-ce plutôt de l'archéologie, de l'ethnographie ou de l'intuitivisme visuel ?
L'archéologie donne la structure et la logique des formes, l'ethnographie, le contexte culturel, et l'intuition détermine l'aspect final. Sans elle, tout est mort.
De plus, j'étudie l'iconographie tibétaine. Les personnages, leur dynamique et leurs détails m'inspirent. Donc, si vous voyez sur ma bête scythe une volute de feu ou un élément de la mythologie tibétaine, ce n'est pas un hasard, c'est que j'y puise aussi des idées.

Comment se déroule ton processus, de l'idée au design final ? Et dans quelle mesure tiens-tu compte des souhaits du client ?
J'écoute toujours, mais je ne suis pas toujours d'accord. Le client vient avec une demande, moi, avec mon langage. Si nous trouvons une direction commune, un travail fort naît.
Lorsque la participation du client est adéquate, elle ne fait qu'aider.
Parfois, il faut ajuster la demande, expliquer l'approche, trouver un rythme commun, et c'est précisément là que naît le dialogue qui rend le tatouage authentique.
Combien de temps dure une séance moyenne pour toi ? Et combien de séances de ce type sont nécessaires, par exemple, pour un tatouage sur l'avant-bras ?
En moyenne, ma séance dure environ six heures. Pendant ce temps, il est possible de réaliser un volume de travail assez important, et le client n'a pas le temps de se fatiguer beaucoup.
Le style animalier est lié aux symboles païens et à un ancien système du monde. Comment expliques-tu aux clients le sens profond des images ?
J'essaie d'expliquer simplement, sans mystification ni mystère excessif. Je n'impose pas de croyance et je ne dicte pas comment une personne doit percevoir un symbole. Ma tâche est de montrer ce que cette image signifie, d'où elle vient et quel sens lui est donné. Ensuite, la décision appartient à la personne : elle choisit elle-même comment ce symbole fonctionnera pour elle, quelle histoire ou sensation elle y associera.
Y a-t-il eu des cas où une personne est venue simplement "pour le beau", et tu lui as proposé une image avec une connotation philosophique, et cela a changé son attitude envers le tatouage ?
Oui, cela arrive régulièrement. Souvent, les gens viennent et ne comprennent pas eux-mêmes ce qu'ils veulent vraiment. Ils voient une belle image et pensent que c'est suffisant. Mais quand l'image "frappe" vraiment, on le sent tout de suite. À ce moment-là, l'attitude envers le tatouage change : il cesse d'être une simple image sur le corps et devient une partie de la personne, de son état intérieur et de son histoire. Beaucoup de mes clients ont écrit qu'ils avaient "grandi" avec leur tatouage des années plus tard.
Qu'est-ce qui est le plus important pour toi : l'expressivité visuelle ou la résonance psychologique chez la personne qui portera le tatouage ?
Le visuel et la résonance sont indissociables. Si un tatouage ne provoque pas de résonance, même la plus belle forme est vide. Mais sans une forme forte, cette résonance perd rapidement de sa force et ne reste pas sur le corps.
Ce n'est pas une question de choix, c'est un lien : la forme crée un langage à travers lequel une personne ressent l'image et en perçoit la profondeur. Ce n'est que lorsque la forme et la réponse fonctionnent ensemble que le tatouage commence à « travailler » pour la personne.
Vous travaillez à Saint-Pétersbourg, Moscou, Berlin. Comment les différentes villes et clients influencent-ils votre approche et votre perception du tatouage ?
Mon approche est toujours la même. Je veux créer un tatouage à partir des idées du client que je voudrais porter moi-même, et la seule différence entre les clients est la communication.
Vous participez et jugez des conventions de tatouage. Quels changements clés avez-vous observés dans l'industrie ces dernières années ?
Actuellement, l'industrie est pleine de bruit et manque de fond. Tout est devenu plus rapide, plus superficiel, plus d'images, plus de trafic visuel, et moins de sens réel. En conséquence, l'offre dépasse considérablement la demande : il y a plus d'artistes que de personnes prêtes à comprendre le travail et la démarche. Mais les bons artistes n'en sont que plus précieux, leur travail et leur langage se distinguent du reste. Je pense qu'avec le temps, la situation se calmera, le marché s'adaptera, et la valeur du véritable savoir-faire redeviendra évidente.
Parmi des milliers de tatoueurs, seuls quelques-uns travaillent dans l'esthétique scythe. Pourquoi pensez-vous que cette direction est encore presque inexploitée ?
L'esthétique scythe exige non seulement de la maîtrise, mais aussi de la responsabilité, un soutien interne et une compréhension de la forme. Ce n'est pas un style pour les likes ou les tendances de la mode, il est difficile d'y travailler, et tout le monde n'est pas prêt pour une telle profondeur. C'est pourquoi cette direction reste presque inexploitée, et c'est ce qui la rend unique.

Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui recherchent leur artiste ? Selon vous, que faut-il regarder : le style, l'expérience, la philosophie ?
Il est très important de ne pas seulement contacter l'artiste par écrit, mais de le rencontrer en personne, de discuter dans son studio. De voir comment tout est organisé, comment se déroule le processus de tatouage. Le tatouage est aussi un échange d'énergie, et il est important qu'il se déroule dans un environnement confortable. Souvent, les bons artistes travaillent dans des studios agréables et confortables. Si l'on vous invite à vous faire tatouer dans une cave, je n'irais probablement pas personnellement.
Il est très important que la personne vous convienne sur le plan énergétique. Avouez qu'il est beaucoup plus agréable de passer une séance dans un studio confortable avec un bon tatoueur et un bon interlocuteur que de trembler de froid chez n'importe qui, dans une cave. Bien sûr, le tatouage sera réalisé dans les deux cas, mais la façon dont il restera gravé dans votre esprit dépend uniquement de l'endroit et de la personne avec qui vous le faites.






